Un combattant sauvé des griffes de chiens par son repas
C'était une de mes dernières semaines de formation en tant que combattant dans mon unité d’élite, le bataillon de reconnaissance de Nahal. Après un an et quatre mois de souffrances physiques et morales, de nombreuses nuits sans dormir, de longues marches, des exercices éprouvants, la fin approchait. La dernière semaine était composée de longues nuits de navigation dans le désert avec comme seul moyen de repérage : la mémoire. Témoignage d’un combattant de Tsahal.
Appelée en hébreu une semaine “d’une mer à l’autre’’, tout simplement parce que l’on commence d’un côté du pays pour en finir de l’autre, elle demande une grande confiance en soi et une motivation sans limite. Le commandant nous rassemble et commence son bref discours : “les gars, une semaine vraiment dure vous attend. Vous allez vous perdre à plusieurs reprises, vous allez gravir des montagnes plus hautes que toutes celles que vous avez pu gravir auparavant. Vous êtes seuls maintenant. J’ai confiance en chacun de vous, on se revoit dans 4 jours”.
Les dernières règles de sécurité sont données, le départ est lancé. Chaque soldat part à 20 minutes d’intervalle. Mon tour approche, je vérifie donc mon sac : 6 litres d’eau, une lampe, une corde, de la nourriture pour 4 jours, des habits de rechange, une radio et autres suppléments qui font que mon sac arrive facilement à 60% de mon poids.
L'INSPIRATION SOUS LES ÉTOILES
Après la dernière mise au point avec mon commandant, je reçois mon “beatslaha gever” (bonne chance mec). Je m’engage dans cette semaine qui me semble déjà sans fin. À ce moment précis, j’ai l’impression de devenir Harry Potter, d’entrer dans son labyrinthe, les jardins qui se referment derrière lui le laissant seul dans l'obscurité. Oui, moi soldat de 22 ans, je me compare à Harry Potter.
Te fier à ta mémoire, avancer sans rien voir. C’est une sensation très étrange, mélange de peur et d'appréhension. Des idées contradictoires défilent dans ton esprit. Monter cette colline ou la contourner ? Suivre ton intuition et continuer à marcher pendant des kilomètres ou t'asseoir et réfléchir ? Mon sac commence à me brûler les épaules, je suis pris par un élan de fainéantise durant lequel je ne veux plus rien faire.
Je suis là à me demander pourquoi moi, jeune français de Paris, ai décidé de m’embarquer dans cette galère. Bon, petite pause, je bois un peu d’eau et je me perds dans le ciel étoilé comme jamais en espérant qu’il m’inspire. De toute façon, je n’ai pas d’autres solutions que de continuer à marcher en priant pour que ma mémoire ne me fasse pas faux bond.
PRIS EN EMBUSCADE PAR DES CHIENS
Après plusieurs kilomètres, j’arrive à une intersection où je suis censé tourner, sauf qu’à la place de cette fameuse intersection je découvre un village bédouin entouré de barrières qui n’apparaissaient pas sur la carte. Je suis dépité, je ne vais pas pouvoir continuer si toute ma route est erronée. J’allume ma lampe frontale et passe de l’autre côté de la barrière. Mon sac remit, ma lampe éteinte, je continue ma route en tentant de me repérer tant bien que mal dans l'obscurité totale. Le silence commence par être troublé par les aboiements de chiens, de plus en plus insistants.
En temps normal, il suffit d’allumer sa lampe torche pour les éblouir un peu et ils retournent gentiment dans leur niche. Il faut croire que ces chiens là en avaient décidé autrement. Je continue ma route mais je suis vite pris d'inquiétude, un mauvais pressentiment me fait rallumer ma lampe... Une dizaine de gros chiens sans laisses m’entourent. Je ne suis plus Harry Potter, il s’agit maintenant d’un vrai mauvais film.
Je ne pouvais rien faire, les chiens étaient de plus en plus agressifs et chacune de mes tentatives les énervait un peu plus. Je dois réfléchir vite et bien. Je me trouve planté là, impuissant, transpirant, inquiet, avec des douleurs de plus en plus insupportables à cause de mon sac. Sac lourd, rempli de choses dont je n’avais pas besoin. Sac...Mais oui, mon sac ! Comme une illumination, je me suis souvenu des Kabanos (des saucisses) qui devaient me servir de repas toute la journée du lendemain. Cela fera diversion.
Très rapidement, je remets mon sac et cours, cours, cours tel un enfant qui se réveille d’un mauvais rêve ! Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans une telle situation. Cette histoire est bien à l’image de tout service au sein de Tsahal : une formation hors du commun, une expérience unique et des souvenirs inoubliables.Très doucement, pour ne pas faire de geste brusque, je retire mon sac des épaules, prends le paquet de saucisses pour l’ouvrir. Les chiens affamés se rapprochent petit à petit appâtés par l’odeur. Sans plus réfléchir, je le jette de toutes mes forces et le plus loin possible ! La réaction est immédiate, d’un coup je ne suis plus le centre d'intérêt des chiens.