De l’étoile jaune à l’étoile bleue : la fierté retrouvée d’Ariela
Ariela a grandi à Paris et a été cachée pendant la Shoah parce que juive. Raphaël a quitté ses parents à Paris pour servir dans l’armée israélienne. Il est aujourd’hui combattant dans l’Unité du Dôme de Fer, en charge de la protection du sud du pays contre les tirs de roquettes palestiniennes. Deux générations de héros réunies en Israël rassemblées pour quelques heures à Jérusalem. Une rencontre forte en émotion.
L’appartement d’Ariela parle pour elle : la Shoah et Tsahal sont les deux sujets qui guident sa vie. « Ici je conserve tout ce qui concerne la guerre », explique-t-elle en désignant un coin du salon. « Et juste à côté j’ai les photos de mes enfants et de mes petits enfants en uniforme », ajoute-t-elle. « Parce que Tsahal est ma réponse à la Shoah ». Difficile de savoir qui de Raphaël ou d’Ariela est le plus ému des deux par cette rencontre. Dès qu’elle ouvre la porte de son appartement devant laquelle se tiennent quatre soldats en uniforme elle leur lance « je suis très touchée de vous recevoir… ». « Je peux vous embrasser ? », lui demande Raphaël.

Personne ne peut rester indifférent à l’histoire d’Ariela. Ceux qui, comme Raphaël, ont grandi en région parisienne, se sentent encore plus concernés. Chaque nom de rue, chaque quartier cité attire encore davantage l’attention. On se souvient de nos propres souvenirs dans ces lieux et nous peinons à imaginer que là où nous avons joué, couru, rigolé avec nos amis, Ariela, elle, vivait dans la peur et l’humiliation des lois anti-juives. « Nous respections la France et admirions ses lois. Nous pensions que si nous les respections, personne ne s’en prendrait à nous.«
« Au bout d’un certain temps, papa a compris qu’il ne pouvait plus sauver ses enfants. Il m’a réveillé en pleine nuit et m’a demandé de m’habiller. Mon petit frère et ma petite sœur étaient déjà dans le salon. Papa a retiré l’étoile jaune de mes habits et nous a demandé de partir avec des gens que je ne connaissais pas. J’étais terrorisée. Je voulais voir ma maman. Nous étions dehors, en pleine nuit, ce qui était complètement interdit pour des Juifs et en plus nous n’avions plus notre étoile jaune. Avant de partir je me suis retournée vers mon père pour tenter de comprendre ce qu’il se passait. Je n’oublierai jamais le regard qu’il avait cette nuit là… »
Ce n’est qu’une fois adulte qu’elle comprendra que son père avait accepté de l’abandonner pour la sauver de la déportation.

Ainsi commence la période qui marquera à vie Ariela. Elle ne verra plus jamais sa mère sur qui les nazis ont pratiqué des pseudo expériences médicales. Présentée aux services sociaux comme enfant non-juive et non-désirée par ses parents, Ariela sera cachée pendant des années d’abord à Paris, puis à la campagne chez « mémère », une vieille dame qui lui précise d’entrée détester les Juifs.
Ariela garde son identité secrète pour survivre. Elle finit par haïr les Juifs comme son foyer d’accueil le lui a enseigné. Plusieurs années après la fin de la guerre, Ariela vit toujours chez « mémère » lorsque la directrice de son école vient la sortir de classe en plein milieu d’une leçon. Dans le couloir l’attend son père qui, après la guerre, s’est battu pour la retrouver. Ariela n’est désormais plus une orpheline et elle peut enfin rentrer à Paris.
« J’étais vivante, mais je devais en payer le prix », dit-elle. « J’ai découvert que ma mère et et ma grand-mère avaient été tuées. Un homme m’a raconté en détail ce qu’il avait vu dans les camps. La nuit je faisais des cauchemars, je voyais ma mère tourner dans un four. »
Les années passent, Ariela devient une jeune femme et se marie avec un homme issue d’une famille également martyrisée par la Shoah. « C’était un Juif, comme moi, qui détestait les Juifs, comme moi, ça m’allait très bien !« , explique-t-elle en rigolant. Elle ne veut plus entendre parler de Judaïsme et se concentre sur sa nouvelle vie.
Mais son passé finira par resurgir en 1967. « A la télé ils ne cessaient de parler d’Israël et de ses voisins arabes, on disait qu’une guerre allait éclater. J’ai ouvert une carte du monde et j’ai cherché Israël. J’ai vu un tout petit point entouré d’immenses pays. Je me suis dit que si une guerre éclate ce petit point allait disparaître. »
«La guerre a éclaté et le petit point est resté sur la carte. L’idée d’aller en Israël a doucement grandi en moi. Un jour, je suis allée à l’aéroport d’Orly. J’ai vu un avion blanc d’El Al frappé d’une immense étoile bleue. L’avion a décollé, l’étoile bleue s’est envolée dans le ciel. Je ne l’ai pas quittée des yeux jusqu’à ce qu’elle devienne un petit point. Cela m’a bouleversé. Il y a quelques années, l’étoile jaune cousue sur mes vêtements me couvrait de honte. Ce jour là, cette étoile bleue me remplissait de fierté.»
C’est en Israël qu’Ariela veut désormais vivre.
Un an et demi plus tard, le 11 janvier 1970, à 4 heures du matin, elle et son mari descendent du bateau et découvrent leur nouvelle patrie qu’ils n’ont jamais quitté. « Je vis ici depuis 43 ans, mon amour pour Israël est comme au premier jour. Mon mari s’est engagé dans Tsahal, il est devenu officier. Vous imaginez ? Pour quelqu’un qui détestait les Juifs ! », dit-elle en souriant.
«La première fois qu’il est rentré à la maison avec son arme autour du cou j’ai pensé à son père mort à Auschwitz. Si seulement il avait pu voir son fils… ». Un Juif libre dans son pays.
Ariela fixe dans les yeux Raphaël et lui dit : « vous portez l’uniforme de Tsahal, l’Armée de Défense d’Israël. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que cela signifie ? Est-ce que vous imaginez ce que des Juifs auraient fait avant vous pour avoir un pays ? ».
«Hier vous étiez des enfants, aujourd’hui vous défendez le pays. C’est uniquement parce que vous êtes là que nous pouvons vivre sur ce petit point sur la carte du monde. Je suis ici, avec vous, en sécurité dans les rues de mon pays, grâce à vous, comme lorsque j’étais dans les bras de mon papa. Je n’ai pas les mots pour vous dire ma reconnaissance. Je tremble pour vous, pour que vous restiez en vie et que vous puissiez retourner chez vos parents en paix. »