L’histoire de Betty Eppel
En cette 81ᵉ Journée internationale de la mémoire de la Shoah, nous honorons le destin bouleversant de Betty Eppel, née Berthe Lewkowitz en 1935 dans le nord de la France.
Lorsque les Nazis envahissent la France en mai 1940, Betty n’a que cinq ans. Son petit frère Jacques en a trois, et leur mère Perla est sur le point d’accoucher. La guerre vient brutalement fracasser l’enfance de cette famille juive.
Le 11 septembre 1942 marque un tournant tragique : la grande rafle du nord de la France, organisée par la Gestapo en collaboration avec la gendarmerie française. Des centaines de Juifs sont arrêtés. Perla, la mère de Betty, ainsi que son tout jeune fils Michel-Maurice, âgé de deux ans, sont déportés.

Perla et Michel-Maurice, 2 ans
Ils sont d’abord parqués durant quatre jours dans la caserne Dossin à Malines, en Belgique, avant d’être entassés dans les wagons le 15 septembre. Le convoi arrive le 17 septembre à Auschwitz-Birkenau. Là, ils seront très probablement gazés dès leur arrivée.
Sur les 1 047 Juifs déportés dans ce convoi, 716 sont assassinés immédiatement. Les 331 autres sont soumis au travail forcé. Seuls 25 seront encore en vie à la libération, en 1945.
Le lendemain de la rafle, le 12 septembre 1942, le père de Betty agit dans l’urgence. Il se procure de faux papiers pour lui et ses enfants. Ils porteront désormais le nom de « Leroy ». Accompagnés de leur tante, ils entament alors une fuite périlleuse vers la zone libre.
Cachés dans un bateau transportant du charbon, ils traversent l’Escaut durant trois jours, sans nourriture ni eau. Lors des rares arrêts du bateau, ils grignotent des feuilles et des racines pour survivre. Ils prennent ensuite un train en direction de Lyon. Pendant le trajet, la Gestapo monte à bord pour un contrôle. Les faux papiers tiennent bon et leur sauvent la vie.
Arrivés à Lyon, ils se cachent quelques jours dans un appartement. Puis un homme, Monsieur Nicolas, entre en scène. Le père et la tante lui confient les enfants. Il les emmène en train jusqu’en Savoie, puis à pied à travers les montagnes. Nous sommes à l’automne. Le froid est déjà mordant. Pendant plusieurs jours, Betty et Jacques, alors âgés de sept et cinq ans, marchent à travers les montagnes savoyardes.
Ils atteignent finalement le village de Dullin, où un couple sans enfant, les Guicherd, accepte de les cacher. Betty est alors dans un état de santé alarmant : affamée, couverte de furoncles, extrêmement affaiblie. Les Guicherd hésitent d’abord à l’accueillir, tant elle semble mourante. Ils finissent pourtant par accepter, conscients qu’il n’existe aucune autre issue.
C’est dans ce village, auprès de cette famille devenue la leur, que Betty et son frère passeront les trois années suivantes, cachés jusqu’à la fin de la guerre. Le matin, ils vont à l’école ; l’après-midi, ils aident aux champs auprès des vaches, grandissant entourés de l’amour profond et sincère que les Guicherd offrent à leurs enfants adoptifs.

Famille Guicherd, 1942-1945
Des décennies plus tard, en 2019, Frédéric Pelisson, de l’association Mémoire Août 1942, retrouve Betty et lui rend hommage à travers une lettre qu’il a soigneusement rédigée à son attention:
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Il y a 80 ans, presque jour pour jour, en septembre 1942, le couple Joséphine et Victor Guicherd a accueilli chez lui, à Dullin, deux enfants juifs : Betty, 7 ans, et Jacques, 5 ans.
Ces enfants étaient en fuite avec leur père, après avoir échappé à la rafle de Valenciennes, durant laquelle leur mère Perla et leur petit frère, Michel-Maurice, âgé de 2 ans, ont été arrêtés puis déportés à Auschwitz.
Betty et Jacques ont été hébergés et éduqués pendant trois ans ici, à Dullin. Joséphine et Victor Guicherd ont été reconnus Justes parmi les Nations en 1979, lors d’une cérémonie au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem.
« Qui sauve une vie sauve l’humanité. »
Quatre-vingts ans plus tard, l’enfant cachée est ici, aujourd’hui, parmi nous. Elle est ici chez elle. Betty Eppel est revenue voir ses sauveurs très souvent, jusqu’à la fin de leur vie. Un lien indéfectible l’attache au couple Guicherd, mais aussi au village.
En ce dimanche 4 septembre 2022, nous rendons hommage aux Justes de Dullin, qui ont risqué leur vie pour protéger et sauver deux enfants juifs, poursuivis par la barbarie nazie. Le silence protecteur des habitants du village a été une chance immense pour eux.
Ayons aussi une pensée pour le curé de la paroisse, Auguste Paravy, qui a œuvré pour aider les Juifs cachés dans le village et a demandé, ici même, à ses concitoyens de leur venir en aide.
Betty Eppel témoigne chaque fois qu’elle le peut pour raconter sa vie de petite « paysanne » qu’elle a vécue pendant trois ans à Dullin. Son témoignage et sa résilience face à la barbarie sont une source d’inspiration pour la jeunesse.
Merci Joséphine, merci Victor. Quatre-vingts ans plus tard, les murs de cette église résonnent encore de votre souvenir.
Je vous remercie.
Frédéric Pelisson
L’histoire de Betty Eppel est celle d’une enfance volée, d’une fuite désespérée et d’une famille brisée, mais aussi celle d’un courage silencieux et de la solidarité de Justes de Dullin qui, au cœur de l’horreur, ont choisi l’humanité.
